Hommage à Robert Powell


Je voudrais rendre hommage à un livre particulier.
Un livre qui m’a ouvert les yeux sur ce qui pouvait se dissimuler derrière un paysage, sur  son essence invisible et sacrée.
Un livre de peintures de Robert Powell.
Avant le départ pour la première traversée Mustang Phu au printemps 2006, j’étais à la recherche d’un livre sur le Mustang. Pas un livre sur des itinéraires de treks, ni un beau livre d’image, simplement un livre sur l’histoire et la culture des lieux.

Je suis sorti de la librairie Pilgrims, à Kathmandu, avec «Earth Door, Sky Door» sans trop savoir pourquoi, attiré par les dessins d’une simplicité puissante et évocatrice et par la promesse d’un texte signé Roberto Vitali, célèbre tibétologue.
Tout au long du voyage, ce livre nous a accompagné. Par chance, Etienne Principaud, l’un des participants, passionné de culture bouddhiste a su nous initier à la complexité des déités du Dharma.
À force de feuilleter ce livre de dessins, de le lire, de nous immerger dans l’univers artistique de Powell, nous le connaissions par coeur. Nous avons découvert et appris les lieux et les peintures au fur et à mesure de notre cheminement. Chaque peinture renvoyait à un lieu et chaque lieu se retrouvait dans une peinture. Comme une invitation à percevoir une autre réalité, au-delà de la réalité. L’esprit des lieux, le sens sacré du paysage nous étaient dévoilés, avec évidence et simplicité.
Les textes éclairaient nos émotions d’une connaissance précise et rassurante qui nous invitait à en savoir davantage. En comprenant la signification de Sago Namgo et des ancêtres, Iwi et Meme, cet univers magique nous devenait familier. Plus tard, en nous plongeant dans les livres de Charles Ramble, nous avons approfondi la notion de religion civile, c’est à dire les croyances et religions locales souvent antérieures à l’introduction du bouddhisme tibétain dans ces régions.

Au Nord de Lo, le monde mystérieux des habitations troglodytes du Mustang

Un dessin de Powell de la même grotte…

L’ambiance particulière d’une ruelle, un lieu habité de Tsen ?

Mais c’est surtout la rencontre avec Rigsum Gonpo qui a marqué profondément notre voyage.
Rigsum Gonpo est partout présent au Mustang.
Trois traits de couleurs sur un mur, un bas-relief ou des statues.  Trois chortens rouge, blanc, bleu qui veillent sur chaque entrée de village. Trois couleurs, trois ocres intimement inscrites dans le paysage minéral.

‘Rig Sum Gonpo’ : les seigneurs des trois familles,  représentants le corps, la parole et l’esprit de tous les bouddhas de tous les temps, passé, présent et futur.
• La couleur blanche représente Avalokiteshvara, le Bodisathva de la compassion. Chenresig en tibétain. Tout le monde connaît son célèbre mantra. «Om mani padme hum».
• Le rouge représente le dieu de la connaissance : Manjushri ou Jampelyang. Avec l’épée qu’il brandit, il tranche l’ignorance.
• Le bleu, ou parfois le gris ou le noir, est la couleur de Vajrapani, Chakna Dorje, qui combat tous les ennemis du Dharma.

Rigsum Gonpo, sur une maison à Kagbeni



Personnage central de Rigsum Gonpo, Avalokiteshvara était, dans le chapitre précédent, au coeur de la légende de Bhrikuti. Notion plus complexe, Chenresig est aussi l’un des trois corps (Trikaya) de la compassion avec Amitâbha et Guru Rimpoche. C’est aussi le protecteur du Tibet et les Dalaï Lama en sont les incarnations.
Dans les croyances villageoises héritées de l’animisme, Rigsum Gonpo a une autre signification. Il protège les villages des agressions issues des trois niveaux de l’univers : les cieux avec les «Lha» dont la couleur est le blanc, la terre avec ces démons malfaisants les Tsen rouges, le monde souterrain et les sources avec les dieux serpents, les Lu ou Nagas symbolisés par le bleu.
On retrouve ces trois bandes de couleurs, au Tibet, dans tous les monastères de l’ordre Sakya et sur toutes les maisons des bouddhistes Sakya pa. Historiquement, l’émergence du Royaume de Lo coïncide avec l’apogée du pouvoir Sakya et Mongol, ce qui explique la présence importante de cette école Bouddhiste au Mustang, en complément des anciens monastères Ningma pa et Bön. 
Et même si je m’égare un peu, j’aimerais ne pas oublier la religion et la culture Bön po,  dont nous ne savons pas grand-chose. Le bouddhisme Bön était très présent à l’aube du Mustang alors sous influence du royaume de Zhang Zhung. Il en a été radicalement détruit et pourchassé dans une véritable guerre de religion.

Toutes les symboliques du monde tibétain

Rigsum gonpo, une représentation parfois rustique

Lumière du soir à Tetang, l’un des lieux les plus envoûtant du Mustang

Pour les voyageurs au Mustang, l’art de Robert Powell, illustre à merveille l’imbrication du sacré, de l’histoire et de la vie quotidienne. Cet ouvrage fait aussi une part importante à  la description et à l’utilisation des anciennes grottes creusées dans les falaises de sédiments du Mustang. Monastères ou ermitages, refuges ou sépultures, elles demeurent le mystère le plus fascinant du pays de Lo.

Les portes du ciel et de la terre, Sago Namgo

Iwi, la grand mère protectrice dans ces plus beaux atours, lors de la procession du Lukor à Kagbeni en mai

D’autre Rigsum Gonpo…

À Luri, alors que nous allions basculer vers les confins du Mustang, une belle rencontre nous attendait. Une micro communauté monastique résidait dans le nouveau monastère de Luri. Une communauté bien particulière de quelques enfants de Yara et Gara avec une jeune nonne comme précepteur. La soirée que nous avons passée ensemble s’est écoulée sereinement dans le plaisir de partager un sourire et des regards, un repas et des chants d’enfants. La séparation au petit matin fut très émouvante et notre compagnon de voyage, le livre  de Powell, a discrètement changé de main, se métamorphosant en un petit cadeau d’adieu. Robert lui-même aurait certainement souri…

Luri Gompa

Et c’est avec un plaisir immense que je vous dévoilerai au prochain épisode, l’accès à l’un des lieux les plus magiques du Mustang.
La grotte de Konchok Ling.

Paulo Grobel, février 2011
Les photos sont d’Etienne Principaud et de Paulo Grobel.

Le plaisir de découvrir et partager un lieu exceptionnel

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