À la rencontre de Bhrikuti. Quand bouddhisme, légendes, histoire et géopolitique s’entremêlent.

 

Une très belle statue de Bhrikuti, du 17-18ème siècle, visible au musée de Patan à Kathmandu.

J’ai rencontré pour la première fois Bhrikuti entre les pages d’un livre. Un livre sur le Tibet et plus particulièrement sur l’histoire et sur les 1ers rois tibétains. Cette histoire de Bhrikuti, comme celle de Yeshé Tsogyal, m’a passionné.
Sur un ton plus léger, je l’ai de nouveau croisé dans un roman de Bernard Grandjean, « La reine népalaise » aux Editions Kailash. En voici le thème :
« En un lieu reculé du Tibet, un archéologue fait une découverte extraordinaire : un manuscrit de la main de Bhrikuti Dévi, fille du roi du Népal et épouse d’un célèbre roi du Tibet du VIIe siècle.
Le début du manuscrit est surprenant, puisque Bhrikuti mentionne qu’elle est tenue d’écrire l’histoire de sa vie avec une sincérité absolue, et ce dans un délai de  treize jours ! Cette épreuve lui est imposée afin d’échapper à l’emprise d’une mystérieuse et terrible démone… »

Puisant à des sources tant historiques que légendaires, ce roman se fonde sur l’un des plus étranges mythes tibétains, celui de la Grande Démone. Au travers de celle-ci, un lien existerait-il entre des événements aussi éloignés dans le temps que sont la vie de Bhrikuti et le sort tragique que connaît aujourd’hui le Tibet ?
On y découvre une Bhrikuti, à la fois reine et épouse de Song Tsen Gampo, princesse népalaise et bouddhiste, mais néanmoins infiniment Femme.

Rigzum Gönpo à Samdzong

Rigzum Gönpo à Yara

Au Mustang, impossible d’échapper à Rigzum Gönpo, tellement ces trois petits lhato ou chörtens qui représente « les trois protecteurs » sont partout présents. Dans les villages et sur les maisons, dans les monastères et dans les replis du paysage.
Rigzum Gönpo nous invite à plonger dans les chroniques de l’histoire du bouddhisme tibétain.
Avalokiteshvara est au centre de cette trinité, c’est le Bodhisattva de la compassion. Guru Rimpoche ou les Dalai Lama en sont une émanation.
La légende raconte qu’Avalokiteshvara, alors qu’il méditait pour libérer les êtres humains du Samsara, fut attristé de voir qu’un nombre immense d’individus restaient prisonniers de la souffrance. Des larmes coulèrent alors en abondance de ses yeux et formèrent un lac devant lui.
De celles qui s’étaient écoulées de son œil droit apparut Tara, dont le visage avait la beauté d’un million de lotus. De celles qui s’étaient épanchées de son œil gauche apparut la déesse Bhrikuti. Les deux divinités, se tournant vers Avalokiteshvara, lui dirent :
«Nous aurons pour tâche de libérer du Samsara l’infinité des êtres aussi rapidement que possible. Ne versez plus de larmes. Nous livrerons bataille avec vous contre le Samsara».
En référence à cet épisode, il est dit que Tara manifeste la compassion d’Avalokiteshvara, tandis que Bhrikuti représente sa sagesse.

Dans un premier temps, la différentiation entre Tara et Bhrikuti était bien réelle.
Dans de très anciennes sadhanas d’origine indiennes, elles sont souvent représentées toutes les deux en compagnie d’Avalokiteshvara. C’est de l’Inde que nous sont parvenues les premières et rares représentations isolées de la déesse.

Statue en bronze de Bhrikuti, Acutrajpur, du 10 ème siècle. Orissa state museum, Bhubaneswar.

Bhrikuti, Ellora, Grotte 10

Bhrikuti est souvent associée  avec une forme particulière d’Avalokiteshvara appelée Khasarpana-Lokesvara. Avalokiteshvara est alors représenté sous son aspect le plus simple : le lotus au-dessus de son épaule est son attribut. Il symbolise la compassion de tous les Bouddhas. De sa main droite il fait le moudra du don, il est alors appelé Lokesvara. Quand il est entouré de Tara, de Sudhanakumara, de Bhrikuti, d’Hayagriva et d’un preta on l’appelle alors Khasarpana.

Khasarpana Avlokiteshvara, Inde, période Pala, pierre noire, Nalanda Site Museum, Bihar, India.

Au Tibet, la déesse Bhrikuti, «celle qui fronce les sourcils» va au fil du temps, se confondre dans le culte des Taras, dont Tara Verte va devenir la déité principale.
Pour les Tibétains, Bhrikuti deviendra Tara Blanche, Drolma Karmo en tibétain. Bhrikuti va ainsi progressivement disparaître des représentations classiques.
Au Népal, par contre, Bhrikuti est honoré encore aujourd’hui avec le culte d’Amogapasha  auquel de nombreux bahals sont dédiés dans la vallée de Kathmandu.
Amogapasha à huit bras est la forme tantrique d’Avalokiteshvara. A l’aide d’un collet métaphorique, il conduit les êtres pieux à l’éveil. C’est également la divinité protectrice de la vallée de Kathmandu.
On le trouve le plus souvent entouré de trois déesses, Sudhanakumara, Bhrikuti et Tara Verte, ainsi que par la divinité Hayagriva.
Cet ensemble se retrouve dans les mandalas, des thangkas mais aussi sous forme de statues. Dans les temples, ces divinités sont souvent méconnaissables, recouvertes de la tête aux pieds par toutes sortes d’ornements, de guirlandes de fleurs, d’habits… Une fois par an, les statues sont sorties de leur autel. Elles reçoivent alors un bain rituel et toutes les ornementations sont nettoyées puis réinstallées.

Autel d’Amogapasha Lokeshvara à huit bras avec Tara à sa gauche et Bhrikuti, orange à sa droite. Côté Ouest de l’Hakha Bahal, Patan, Kathmandou.

Statue

Bhrikuti Devi est donc plus une déesse du bouddhisme newar népalais que du bouddhisme tibétain.
Dans les chroniques historiques tibétaines, Bhrikuti est à la fois une princesse népalaise épouse du roi Song Tsen Gampo et la réincarnation de la déesse Bhrikuti. Bhrikuti serait une princesse du royaume de Licchavi, fille du roi Amsurvarma. Mais les sources historiques sur cette période sont peu fiables. Elle est aussi appelée Tri’tsum par les Tibétains.
On attribue à Bhrikuti, en association avec Wencheng, l’épouse chinoise, l’introduction du Bouddhisme au Tibet et parfois même la conversion du roi, initialement de religion Bön.
Il semblerait que cela soit peu vraisemblable, car l’influence du bouddhisme avait commencé à s’exercer avant son arrivée et le premier souverain tibétain à promouvoir officiellement le bouddhisme sera, un siècle plus tard, Trison Detsen.
Par contre, Bhrikuti a apporté avec elle pour son mariage la statue d’Akshobya, connue sous le nom de Jowo Mikyoe Dorje et elle a fait construire le temple du Jokhang pour accueillir ce Jowo. Cette statue et le Jokhang contribueront à faire de Lhassa une ville sacrée pour tous les Tibétains, comme peut l’être Rome ou La Mecque.
La statue se trouve actuellement au temple de Ramoche. Restaurée en 1985, elle avait été coupée en deux durant la révolution culturelle et transportée à Pékin.
Une autre statue, Le Jowo Sakyamuni, un Bouddha âgé de 12 ans et qui aurait été réalisé de son vivant a été apportée par Wencheng. Initialement abrité à Ramoche, il est en excellent état et se trouve actuellement au Jokhang.
Il est singulier de remarquer qu’une certaine rivalité ethnique transparaît dans la façon dont est retracée la légende des deux reines, selon qu’elle soit népalaise ou chinoise.
Ainsi, le premier bâtiment du Potala fut édifié par le roi pour l’une ou l’autre des épouses.  Le mariage du célèbre roi Tibétain avec une princesse chinoise a aussi été présenté (dans un document officiel Chinois) comme une preuve de légitimité de la Chine sur le Tibet.
Mais tout cela nous entraine un peu trop loin du Mustang.

Le roi Song Tsen Gampo et ses deux épouses, la princesse népalaise Bhrikuti et la princesse chinoise Wencheng, au Jokhang à Lhassa.

Tara Blanche dans un mandala de l'école de tanka de Baktapur.

Tara Verte, XIX siècle, bronze doré, pigments et incrustations de turquoises, musée nationale du Bhoutan à Paro.

 

Mandala aux cinq divinités d’Amogapasha, Nepal, 1500 – 1599, Collection of Rubin Museum of Art. Avalokiteshvara est la divinité centrale de ce mandala. Sous la figure centrale se tient Rakta Amoghapasha, rouge à quatre mains. A gauche, Hayagriva. En haut Ekajati. A droite, Bhrikuti, blanche à quatre mains. Autour du cercle extérieur du mandala on retrouve les huit emblèmes auspicieux ainsi que quatre divinités : En haut à droite, le bouddha de la médecine, en bas à droite Tara Verte, en bas à gauche Vasudhara et en haut à gauche Shakyamuni.

 

Les vingt et une Tara, XIX siècle, Dzong de Punakha. Bhoutan. Au centre de la peinture Tara Verte est assise dans une posture caractéristique, le pied droit reposant sur un lotus distinct. Sa main droite esquisse le geste du don, sa main gauche levée devant le coeur retient une tige de lotus. Elle est entourée de vingt autres manifestations de Tara et Tara Blanche (Dugnam Tselwae Drolma) se trouve dans le coin inférieur gauche.

 

Les couleurs de Rigzum Gönpo au monastère de Garphu, au nord de Lo Manthang.

 

Au sommet…

 

... La suite au prochain épisode.

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