Nous étions bien caché au fin fond de l’Utah pourtant la pluie a fini par nous retrouver et s’est rappelé à nous avec insistance cette nuit.
Gentiment, elle s’arrête alors que nous pointons le bout du nez en dehors de nos tentes. Au petit-déjeuner, on élabore un plan qui semble imparable pour la semer : zigzaguer à travers le plateau du Colorado en descendant l’air de rien vers le sud.
La route est longue et chacun dans le véhicule a désormais ses petites habitudes. Yvette, à peine assise se transforme en marmotte et s’endort jusqu’au prochain arrêt; Jean Pierre, stoïque, lui sert d’oreiller naturel tout en scrutant avec des yeux d’indiens le moindre nuage dans le ciel ; Jean François rêve à sa jeunesse hippie en écoutant les chansons de Creedance Clearwater Revival ; Fabienne intervient dans les conversations avec souvent un décalage qui donne du surréalisme aux discussions quand à Nadine, elle pense à ce breuvage mystérieux qu’elle a découvert à Jackson Hole : la Margarita et se demande bien quand est-ce qu’elle en reboira.
Nous pensions embarquer pour une traversée fastidieuse mais il n’en sera rien. La nature ici a un talent évident de mise en scène. Parfois l’action s’accélère, les variations de paysage sont brusques alors qu’à d’autres moment elle nous endort dans un plan monotone pour mieux nous surprendre.
Nous commençons par suivre la rivière Fremont, retournant dans le pays des dômes calcaires. Suit la traversée d’un canyon rouge avant d’arriver dans des « bads lands », ses collines grises ridées et tellement délavées par la pluie que rien ne pousse. Miracle, le sol est couvert d’étranges fleurs jaune partants en étoile que nous décidons de nommer le bulbier doré du désert, à ne pas confondre, comme le fait justement remarquer Marc, avec la blonde pulpeuse du dessert.
Un premier choc survient en débouchant par le haut sur le lac Powell, créé artificiellement en 1980 par la mise en eau d’un barrage en aval sur la rivière Colorado. La traversée lénifiante de Cedar Mesa nous endort presque lorsqu’au détour d’un virage l’immense cuvette de Monument Valley surgit devant nous. La vision est difficile à décrire, nous ne sommes pas habitués à cette démesure. Le vent et l’eau ont curé le sol, ne laissant que des moignons de roches dures. On descend de 300 m et une route zigzagante nous approche des monolithes magnifiés par les westerns de John Ford.
Courant dans le ciel, d’énormes nuages chargés de poussière ocre se développent. Cette fois-ci, nous en sommes surs Fabienne est la déesse noire des précipitations et nous allons devoir intervenir pour que la malédiction cesse. Diverses cérémonies sont envisagées, allant du vaudouisme aux danses exorcistes. Un excès de civilisation nous empêche de passer à l’acte, pour l’instant du moins.
Nous nous installons dans un camping à Goulding, en plein cœur du territoire Navajo et partons sillonner la piste cahotante de Monument Valley. Multiples arrêts pour découvrir ces buttes façonnés par l’érosion malgré une lumière qui joue à cache-cache. On termine par une courte randonnée autour de Cly Butte, au milieu d’un parterre de fleurs. Un coucher de soleil poudré nous laisse espérer une belle journée demain.
Montagnes ruiniformes des Bad lands
Jean François, le sourcil froncé face au lac Powell
Marc et Fabienne contemplant le lac Powell
Première vue sur le plateau effondré de Monument Valley
Gros plan sur l’un des Mittens





